Yandex et le calcul des frontières
Cette présentation s'intéresse à l'union de deux formes politiques: les cartes et les logiciels, telles qu'on les rencontre au sein des plateformes commerciales privées.
Les cartes géographiques sont une forme politique1.
Ces travaux partent d'une double-observation: la nature politique des cartes (c'est à dire leur manière de représenter et partitionner le réel, au sens de Jacques Rancière), et la spécificité asymétrique de la gouvernance des plateformes.
Il est déjà bien établi que les cartes ne sont pas données, mais construites, des instruments d'implémentation et de réification de pouvoir.
Les plateformes numériques sont un nouveau mode de gouvernance23.
Cette gouvernance passe par l'édiction de règles de modération, qui vont cadrer les discours et les apparences et, dans des cas tels que la mobilité ou la livraison, les déplacements.
Cela passe notamment par une centralisation des échanges, et donc une asymétrie des visibilités (une métaphore bien connue de ces plateformes étant le panopticon de Jeremy Bentham.
Ces deux formes de gouvernance se rencontrent au sein de la cartographie numérique commerciale45.
La gouvernance politique de Google Maps, notamment par son monopole économique.
Face au mythe de la boîte noire, comment savoir ce qu'il s'y passe?
Une des limitations de l'étude de cette gouvernance des plateformes, c'est la conception de ces plateformes comme boîtes noires, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont incompréhensibles, mais plutôt qu'elles sont inaccessibles. Depuis les années 1970, le logiciel est devenu une propriété intellectuel, et fait donc partie du secret des affaires.
On peut étudier ces plateformes en faisant des tests de l'extérieur, mais on n'est jamais absolument sûres de ce qu'il s'y passe à l'intérieur.
La situation change le 23.01.2025, avec la fuite du code source de Yandex.
44.7 Gb de fichiers textes archivés
Date de modification des fichiers du 24.02.2022
Yandex confirme que c'est authentique
Anatomie d'une (géo)plateforme
Yandex est le reflet russophone de Google6.
Fondé en 1997, il offre les mêmes services, et depuis 2009 il est a détenu à 51% pourcent par Sberbank, et a donc des liens très étroits avec le Kremlin. L'hypothèse ici est que le code de Yandex reflète en partie les volontés du Kremlin.
D'autre part, il y a, jusqu'en 2022, un échange entre les ingénieurs de Google et de Yandex: ces derniers vont travailler quelques années pour leur compétiteur avant de rentrer en Russie, fréquentent régulièrement les mêmes conférences, et lisent les mêmes forums. L'hypothèse ici c'est que le code reflète aussi les pratiques de Google.
À la suite de l'invasion russe en Ukraine en 2022, Yandex est pris en étau entre les demandes du Kremlin et de celles de leurs usagères, et décide donc de modifier l'affichage des frontières sur son interface graphique. Depuis certains pays (Allemagne), Yandex ne montre plus les frontières, mais depuis d'autres pays (Suisse), les frontières sont affichées mais pas les pays séparés.
Pourtant, celles-ci sont toujours présentes dans le système.
Une méthode d'analyse de la matérialité du numérique.
L'enjeu de ces travaux, c'est de développer une méthode d'analyse de la structure des artefacts numériques—ici, une plateforme. L'idée est de pouvoir lire du code source pour comprendre cette structure, tout comme on lit le plan d'un bâtiment pour ne pas avoir à en parcourir tous les recoins.
Sans pour autant se référer aux travaux de Weizman, il s'agit néanmoins de reconstituer une action dans un environnement sur la base de traces documentaires.
Le calcul des frontières contestées
YMapsDF combine région (politique), délimitation (géométrique) et propriété (sémantique):
edge_idad_idft_id
Ce format de données est notamment constitué à partir de données OpenStreetMap qui sont retravaillées
Les frontières sont objets vectoriels.
La modélisation assistée par ordinateur passe par la définition d'entités de base: les régions administratives.
Une « région » est l’un des nombreux objets cartographiques, une ontologie spécifique décrite comme une combinaison d’un identifiant, de niveaux de zoom, d’auteurs, de métadonnées et d’une géométrie. Ce type de modélisation des données, fondamental en génie logiciel, repose sur des processus d’abstraction consistant à inclure ou à écarter différents aspects d’une entité d’un domaine problématique afin de faciliter sa traduction et son traitement en tant qu’entité informatique.
Si, en géographie, les régions peuvent être distinguées en fonction de caractéristiques physiques, de l’impact humain ou de caractéristiques environnementales, il s’agit ici d’une représentation exclusivement formelle (par exemple, il n’existe pas de champs primaires pour le biome ou la population, et seul le champ des métadonnées peut contenir des informations secondaires sur la région).
Le monde selon Yandex est composé de régions administratives territoriales, qui elles-mêmes sont composées principalement d'un indentifiant Id et d'un polygone de deux dimensions. A priori, il y a très peu de propriétés, ce qui va permettre à Yandex d'être particulièrement flexible.
Une frontière contestée est une des propriétés du YMaps Data Format.
Ce genre de propriété, la contestation, (feature type) va donc être assignée à une région par le bias de son identifiant. Ces frontières sont stockées dans des fichiers séparées, dans un formast séparé, le YMaps Data Format, qui est basé sur le format de données d'OpenStreetMap.
L'interaction des perspectives et des régions entre Israël et la Syrie.
Il reste le problème de la présentation de frontières conflictuelles. Ce qui peut se superposer en théorie dans l'ordinateur doit être résolu in fine lors de la présentation de résultat à l'usagère.
Ici, on voit une situation typique, où différentes frontières, sont reconnus comme appartement à un territoire ou à un autre, notamment, comme on le voit ici, la région numéro 7 qui, a un niveau de résolution, a un code ISO de Syrie (ce qui traduirait son appartenance?), mais qui n'est pas reconnu par Israël, et la même frontière qui appartient et à la Syrie, et à Israël.
La dénormalisation pour résoudre les conflits.
Résoudre un conflit, c'est trouver une solution commune, unique. Ce procédé se déroule dans la base données de Yandex. Ici, il s'agit de grouper tous les pays qui reconaissent les frontières d'une région administrative afin de pouvoir traiter toutes ces frontières en même temps.
Les groupes de contestation, déterminés par Yandex.
Cette logique de groupe va se développer d'avantage: il ne s'agit pas pour Yandex de traiter des régions une à une, mais de traiter de groupes de régions qui vont considérer d'autres groupes de région, une approache qui ressemble plus à de la géopolitique qu'à de la cartographie.
Par défaut, le groupe _001 est un groupe dont l'unique membre est la Russie, mais qui possède tout de même des régions contestées. Viennent ensuite les régions disputées des Nations Unies (dont la Riussie ne fait donc pas partie). Par exemple, même si un citoyen français n'a généralement pas l'impression que les frontières de son pays font l'objet de litiges, son territoire national est néanmoins au cœur de différends avec Madagascar et les Comores concernant le Banc du Geyser et les îles Glorioso, avec le Suriname au sujet du fleuve Maroni, ou encore avec le Vanuatu au sujet des îles Matthew et Hunter.
L'aggrégation de régions affectées par un identifiant de contestation.
Les suites de test permettent d'établir le comportement idéal de la plateforme.
Enfin, on voit une corrélation entre la location et la locuation, entre la région et la languge.
Cela est rendu possible par la multimodalité du médium numérique: toute entité ou tout concept mis en donné peut être traité de manière équivalente à toute autre entité.
La gestion des frontières contestées passe par:
- une structuration de données
YMapsDF - une représentation de chaque zone du monde en tant que
Region - une représentation mathématique (vectorielle) des frontières
- une définition de propriété
disputed-boundary - un multilatéralisme de groupes similaires
Compressions de réalité
Comment passer multiples réalités géopolitiques potentielles, à une seule réalité graphique actualisée?
L'API comme clé de l'accès à une réalité potentielle.7
Chaque requête de tuile inclut la question des frontières.
Lorsqu'il s'agit de montrer un résultat, il faut d'abord opérer une requête, incluant des données pour la langue, la qualité, et les frontières contestées. Le serveur de yandex ensuite renvoyer le résultat des tuiles à montrer sur le terminal client.
D'une requête normale à une réponse politique.
On voit ici la réponse, explicitement politique, des fichiers à servir.
Comment détecter la réalité géopolitique de l'usagère?
- DNS (destination)
- IP (origine)
- langue (implicite et explicite)
Détection de la langue du terminal client.
On voit ici la requête qui peut dépendre du nom de domaine, ainsi que la détection de la langue.
Cette détection de la langue passe par un modèle d'apprentissage machine dans le backend. De manière cruciale, ces modèles n'ont pas été fuités, et pose donc une limitation des possibités de compréhension.
Imposition du statut de la Crimée dans le navigateur.
L'utilisation de cookies est pratique (pas besoin de recalculer à la chaque fois l'identité politique de l'utilisatrice, mais aussi "extensive", en ce qu'elle permet de la réutiliser lors de l'utilisation d'autres services de Yandex (News, Search).
Et puis on quitte aussi les pratiques de mise en abstraction propres à l'ingénierie logicielle. Plutôt qu'avoir un cookie pour gérer différents status, cette spécificité montre bien l'importance de la Crimée.
Le test d'intégration d'une interface en_US.
Encore une fois, le test logiciel comme révélation du comportement idéal
Conclusion
Une autopsie d'une plateforme, pour révéler les mécanismes politiques des cartographies numériques.
Des questions de méthodes pour comprendre les objets numériques, en complément d'études de terrains, et d'analyse de discours.
Prochaine étape: l'intégration d'Uber dans Yandex.